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La mémoire des héros en marche
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"Quel pouvait bien être l’état d’esprit du Général pendant qu’il descendait l’avenue des Champs Elysées sous les vivats ?" Jean Cardot

Depuis le 9 novembre 2000, la statue de Charles de Gaulle forme avec celles de Winston Churchill

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Par son art, c’est avant tout des hommes d’exception debout et en marche que Jean Cardot a immortalisé dans le bronze.

et de Georges Clemenceau, un fort triangle symbolique dont le périmètre s’inscrit dans un lieu tout aussi symbolique : celui des Champs Elysées à Paris.
Regroupées au cœur de Paris, les trois statues de Churchill, Clemenceau et de Gaulle incarnent des moments clés de l’histoire du XXe siècle européen.
Ces trois hommes, les statuaires les ont voulus en marche conformément non seulement aux volontés des commanditaires des œuvres mais plus encore à ce qu’avaient exprimé, en leur temps, ces hommes d’Etat.

La statue du général de Gaulle, comme celle de Winston Churchill érigée quelques années plus tôt en 1998, sont l’œuvre du sculpteur Jean Cardot qui pour concevoir et pétrir la silhouette des deux grands hommes, se place dans la lignée du statuaire de Clemenceau.
« Alors que me paraissait accompli l’essentiel de mon œuvre monumentale, dominée par la représentation de formes non figuratives, survint une première commande. On me demanda de statufier Churchill et de revenir à la statuaire, en cette fin du XXe siècle, comme au bon vieux temps de l’Académie ! Il parait que j’y réussis assez bien. On me commanda de Gaulle ( …) Pour concevoir leur statue, j’ai vécu plus de deux ans avec Churchill et autant avec de Gaulle (…) Vous dire qu’il m’a fallu du courage pour accepter ces commandes serait mentir. Voir son œuvre installée sur un des plus prestigieux emplacements qu’il puisse rêver : quel sculpteur ne serait pas tenté par un tel défi ? » Jean Cardot. (L’Artiste devant le courage).

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Statue du Général de Gaulle, bronze, 3,70 m de haut sur un piédestal de 3,85m, Avenue des Champs Elysées à Paris, 9 novembre 2000.

Né le 20 juillet 1930, Jean Cardot fréquente successivement l’Ecole des Beaux-Arts de Saint Etienne, sa ville natale puis celle de Lyon et enfin Paris où il rejoint les ateliers de Gaumont et Janniot jusqu’en 1956.
Il obtient cette même année le Second Grand Prix de Rome avant de devenir pensionnaire à la villa Velázquez à Madrid de 1957 à 1959. Prix Antoine Bourdelle, Prix Brantôme de sculpture en 1961, Prix Paul Baudry en 1989, Chevalier de la légion d’Honneur, Commandeur des Arts et lettres, Chevalier des Palmes Académiques, Jean Cardot accumule les distinctions.

En 1983, il succède à Paul Belmondo et devient membre de l’Académie des Beaux-Arts puis Président en 1992 et 1997.
Jusqu’en 1964, il occupe un poste de professeur chef d’atelier à l’Ecole des Beaux-Arts de Lyon avant de renoncer pour un temps à l’enseignement afin de se consacrer exclusivement et en toute liberté à la pratique de son art.

En 1974, succédant à Collamarini, il est nommé chef d’atelier de sculpture en taille directe à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts à Paris ; il enseigne à nouveau jusqu’en 1995.
Parallèlement à cette fonction, il occupe également le poste d’inspecteur général des Ateliers des Beaux-Arts de la ville de Paris.
Jean Cardot s’est largement fait connaître à travers ses travaux, notamment des commandes publiques qui représentent une part importante de son œuvre, parmi lesquelles des statues de personnages illustres comme le Baron Pierre de Coubertin (1993, Siège du Comité Olympique National à Paris), la Grande-Duchesse Charlotte de Luxembourg (1990, Luxembourg) et plus récemment Pierre Messmer (buste en bronze, 2005, Institut de France).
« Accepter les contraintes de la commande en ayant le courage d’être soi-même.
Accepter la fonction sociale du métier de sculpteur.
Prendre le risque d’être aussi - artistiquement incorrect -
Revenir à la figure » Jean Cardot (L’Artiste devant le courage).
Jean Cardot est également l’auteur d’une statue du Général de Gaulle en marche à Varsovie. Ce monument rappelle les liens privilégiés que de Gaulle entretint avec ce pays. Il faut en effet se souvenir que pendant presque deux ans, de Gaulle, alors capitaine, a exercé comme instructeur à l’école militaire de Rambertow située à proximité de Varsovie puis à l’Académie militaire à Varsovie. Le monument qui perpétue sa mémoire est érigé dans la rue la plus élégante de la ville, Nowy Swiat. On y trouve encore aujourd’hui la pâtisserie qu’il avait pour habitude de fréquenter.
Jean Cardot travaille vite et beaucoup. A l’image des personnages illustres qu’il a si bien su immortaliser à travers ses sculptures, il va sans cesse de l’avant, porté œuvre après œuvre par une infatigable volonté créatrice.

Hommage à Churchill

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L’art de Jean Cardot révèle un sens aigu des volumes et un véritable souci des structures. Ses oeuvres même si elles sont liées à l’Histoire évoluent hors des modes et du temps.

Aussitôt après la mort de Churchill, la voie reliant la Seine au rond-point Clemenceau devint l’avenue Winston Churchill. Elle s’est agrémentée depuis, à l’angle du Petit Palais, de la statue du Vieux Lion dont le modeste socle fait pendant au rocher sur lequel, à l’autre bout du même trottoir, s’élance, éternellement le Tigre de 1906, devenu le Père la Victoire en 1918, sculpté par François Cogné en 1932.
Pourquoi une statue de Winston Churchill à Paris ? La promesse en avait été faite par Jacques Chirac lors de l’inauguration de la statue édifiée à Londres en hommage à Charles de Gaulle et inaugurée en 1993.

Alors qu’il est sélectionné par le jury à l’issue du concours organisé pour le Churchill, l’artiste âgé de 68 ans a déjà reçu de nombreuses commandes publiques. Membre de l’Institut, Jean Cardot n’en est pas à son premier défi, toutefois il s’agit cette fois d’interpréter un personnage chargé d’histoire, destiné à figurer dans un environnement prestigieux. « Dans la paix comme dans la guerre, j’ai marché avec vous et je marche encore avec vous aujourd’hui ». Le 21 octobre 1940, à la fin de son message aux Français radiodiffusé de Londres, Winston Churchill saluait les braves gens « qui cherchent leur patrimoine perdu et marchent vers des temps meilleurs ». L’œuvre conçue et réalisée par Cardot doit tenir compte de la dimension hors du commun de son modèle et de la représentation qu’il convient d’en donner pour l’éternité. Elle doit aussi s’intégrer parfaitement dans le cadre qui lui sert d’écrin.

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"J’aime assez que des hommes se rencontrent par dessus les siècles..." Jean Cardot

C’est ainsi que Jean Cardot demande que soient réalisés d’importants travaux de terrassement destinés précisément à mettre l’ouvrage en valeur.

« Alors la main anticipe l’idée et l’œuvre apparaît dans sa forme définitive, parfois en quelques heures. C’est ce qui m’est arrivé pour Churchill, dont le modèle est né en une matinée… » Jean Cardot.
Le Churchill sculpté par Jean Cardot rend hommage à l’homme de guerre qui, en cette journée du 11 novembre 1944, descendit les Champs Elysées avec le Général de Gaulle, tous deux salués avec émotion par les Parisiens.
Le Premier britannique qui, en 1940 n’offrait à ses concitoyens que « du sang, de la sueur et des larmes », porte l’uniforme de la Royal Air Force en hommage à ce corps d’élite, vainqueur de la bataille d’Angleterre. La statue en bronze haute de 3,17m est massive à l’image de son modèle ; elle repose sur un socle composé de deux plans inclinés rectangulaires placés à l’avant, obligeant le spectateur à prendre le recul nécessaire.

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"Quoi de plus beau que cet affrontement avec la matière"

Outre l’apparence physique, la statue révèle également le caractère de l’éminent personnage, solide et déterminé : pas de détails superflus mais des traits simples pour traduire l’expression du visage à la fois intense et grave comme il sied à l’homme conscient du poids de ses responsabilités. L’homme est en marche, la jambe droite lancée en avant, la main gauche posée sur sa canne, le regard volontaire semble se projeter au loin vers une victoire dont il n’a jamais douté.
Jean Cardot lui-même dira : « Churchill a, pardonnez-moi l’expression, une gueule. Lorsqu’il avance, il semble que rien ne pourra l’arrêter. Pour un sculpteur, c’est un régal. Et pourtant, comme sa conception fut difficile ! ».

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"En art, qu’appelez vous la vie ? une chose qui vous pénètre en tous sens. Il n’est pas nécessaire que ce torse saigne, il ne dirait rien de plus". Rodin

Sur la partie inférieure, gravé dans le bronze on peut lire ces quelques mots qui traduisent si bien le caractère indomptable du Vieux Lion : « We shall never surrender » (Nous ne nous rendrons jamais). Londres le 4 juin 1940.
Ce monument a été inauguré le 11 novembre 1998 en présence de sa majesté Elisabeth II d’Angleterre et de Jacques Chirac, Président de la République.
« Churchill, c’est tout d’abord la figure exceptionnelle d’un combattant irréductible qui sut incarner avec panache la volonté de résistance d’un pays et d’un peuple tout entier ». Extrait du discours prononcé par Jacques Chirac lors de l’inauguration.

Hommage à de Gaulle

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de Gaulle, étude en plâtre, 1999-2000

En choisissant un membre de l’Institut pour matérialiser la haute silhouette gaullienne, le jury savait faire un choix pertinent. Au-delà de la réticence qu’avait de Gaulle pour les statues – on sait que, pour Colombey, il en avait refusé l’idée préférant le symbole de la Croix de Lorraine –, l’idée de l’homme en marche, la tête tournée vers l’Elysée, convenait forcément pour évoquer un parcours historique glorieux.
Pour le sculpteur, la tâche est lourde, il s’agit d’une commande hors du commun. « Si je vous disais qu’il m’est arrivé de me réveiller la nuit en conversation avec de Gaulle » avoue-t-il.

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Miracle de la création, sous les doigts du sculpteur, la matière prend vie.

La statue de Cardot évite la disproportion déplorée par Malraux pour le monument Leclerc de la porte d’Orléans : il concilie l’aspect artistique du monument qui reste harmonieux sans trahir son illustre modèle et sa dimension historique. Le cahier des charges à cet égard est très précis : magnifier le Chef de la France libre descendant les Champs-Élysées lors de cet extraordinaire défilé de la libération du 26 août 1944 dans lequel Charles de Gaulle avait discerné « deux millions d’âmes (…) une houle vivante, dans le soleil, sous le tricolore ».
« Si de Gaulle est l’image du courage ce jour-là, ce n’est pas le courage du combattant. C’est le courage de l’homme qui se sait investi d’un destin national, et qui a conscience que tout reste à faire » Jean Cardot (L’Artiste devant le courage). C’est ce moment unique que le sculpteur a saisi dans sa statue du général de Gaulle en marche, immortalisé dans son uniforme de 1944. La représentation est réaliste, l’attitude est naturelle, la main droite ouverte, légèrement tendue, le geste paraît spontané. L’artiste a su révéler toutes les subtilités du mouvement lui donnant un relief plein d’émotion. Grâce au génie du sculpteur, l’aspect matériel du monument s’efface devant la dimension humaine du modèle.

La silhouette élancée du général, haute de 3,70m posée sur un piédestal de 3,85m ne devait littéralement pas toucher terre ; la grandeur du personnage s’en trouve encore renforcée et s’oppose à la forme trapue et ramassée de Churchill dont la statue repose sur un socle horizontal à quelques centimètres seulement du sol.
S’il eut peut-être été réservé quant à voir Churchill statufié non loin de lui, Charles de Gaulle aurait été satisfait qu’on immortalise sa marche glorieuse du 26 août 1944.

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"Nos ateliers sont des lieux de travail et de reflexion, certes ! mais aussi, et surtout, de bonheur" Jean Cardot

Le monument en bronze financé par une souscription publique lancée par la Fondation de la France libre pour un montant de 4,5 millions de francs (686 020 euros) devait être inauguré le 18 juin 2000, pour le 60ème anniversaire de l’appel lancé depuis Londres par le Général de Gaulle ; les fonds nécessaires n’ayant pu être réunis à temps, c’est finalement le 9 novembre que la statue sera dévoilée au public en présence de Jacques Chirac, Président de la République et de Jean Tibéri, maire de Paris. « Si la statue qui apparaît aujourd’hui n’avait été que celle du général de Gaulle, je pense qu’elle lui aurait déplu. La statue du Général de Gaulle, c’est la figure d’un peuple en marche et qui ne cesse de regarder au loin ». Extrait du discours prononcé Jean Tibéri, maire de Paris lors de l’inauguration du monument.

Au bas du piédestal quelques mots rappellent l’allocution du 25 août 1944 « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé mais Paris libéré » et une phrase éclaire la pensée gaullienne : « Il y a un pacte séculaire entre la grandeur française et la liberté du monde ». La statue de Cardot sublime son modèle et proclame à jamais que la France de Charles de Gaulle ne peut être la France sans la grandeur.
« Les jeunes parisiens ont besoin que les monuments racontent leur histoire. Ils trouveront devant cette statue des raisons de croire en l’avenir... ». Extrait du discours prononcé par Jean Tibéri, maire de Paris lors de l’inauguration du monument.

A ses confrères qui l’interrogent, Jean Cardot répond : « Comment ai-je appréhendé la statue de de Gaulle, celle de Churchill et de Pierre Messmer, dans lesquels ils voient l’image du courage ? C’est sans doute que le nom de ces grands hommes évoque, à lui seul, cette vertu ».
Pendant que Churchill paraît marcher vers son île et Clemenceau regarder vers l’Arc de Triomphe de l’Etoile où dort le soldat inconnu, Charles de Gaulle, du haut de son piédestal, semble veiller sur le Palais de l’Elysée.
Si le temps nous efface peu à peu, les statues perpétuent des mémoires.

Jean-Charles HACHET, Arts et biologie, décembre 2007

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La Gazette des Arts n.7 - Février 2009

Les Grands Maîtres de l’Art Peintres, sculpteurs, photograhes. Edition d’Art- La Gazette des Arts-2013

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