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LEONARD GIANADDA : "Rendre l’art précieux à tout le monde"

« Le personnage est exceptionnel par sa stature, sa nature, son action, sa renommée, en Suisse, en Europe et bien au-delà » déclarait le 4 juin 2003 Marc Saltet dans son discours de réception de Léonard Gianadda sous la Coupole de l’Académie Française des Beaux-Arts.

Et il est un fait que parler de Léonard Gianadda, c’est ouvrir le livre d’un destin extraordinaire et faire défiler l’histoire de trois générations.

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Léonard Gianadda devant la Fondation Pierre Gianadda

Au départ, le grand-père Battista, originaire du Piémont italien, poussé par la faim et la misère, émigre vers la Suisse dans l’espoir d’y construire une vie meilleure. Il part à l’âge de 13 ans en 1886 et passe à pied le col du Simplon car il n’a pas assez d’argent pour prendre le train. Lorsqu’il arrive en Suisse, il ne parle pas le français. Il sait à peine lire et écrire. Il fait le botche, c’est à dire le manœuvre, et le soir il a les épaules en sang à force de porter les pierres sur les échafaudages. Pour compenser son manque d’instruction, il suit les cours du soir, apprend à dessiner, à lire et à écrire, et de manoeuvre il devient ensuite maçon, et enfin entrepreneur. Pour le grand père Battista, l’importance de l’enseignement sera une donnée primordiale sa vie durant et il n’aura de cesse que ses enfants et ses petits enfants fassent de bonnes études. Ainsi, son fils, le père de Léonard Gianadda, va s’instruire au Technicum de Fribourg, et ses petits enfants, Léonard Gianadda et ses frères, vont être envoyés au collège, ce qui était rare à l’époque.

Léonard Gianadda suit donc tout d’abord une scolarité classique au collège de Saint Maurice. Mais, est-ce un signe du destin ? dès cette époque, l’art s’immisce dans sa vie par le biais d’un voyage en Italie. Nous sommes en 1950, il a alors 15 ans et sa mère, à l’occasion de l’année sainte, emmène ses trois fils, Jean-Claude, Léonard et Pierre, dans la patrie du grand père Battista. Ce voyage lui fait découvrir toutes les richesses de l’art italien. Il admire à Florence les grands travaux architecturaux des artistes de la Renaissance italienne en particulier le fameux dôme de la cathédrale, la plus grande coupole en appareil maçonné jamais construite. Rome lui révèle Michel-Ange et la Chapelle Sixtine, Pompéi ses merveilles archéologiques…

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Battista Gianadda, grand-père de Léonard Gianadda

Le regard qu’il porte sur le travail des artistes est celui d’un homme qui aime les rencontres, la richesse des relations humaines, la vie quotidienne des gens. Ce n’est donc sans doute pas par hasard si, à 18 ans, il entame une carrière de photojournaliste. Jeune étudiant, il parcourt le monde pour les journaux et les magazines illustrés. En 1953, il fait un périple de quatre mois aux Etats-Unis qui le mène de New York à Philadelphie. Dans les années suivantes, on le retrouve en Autriche, en Yougoslavie, en Grèce, en Italie, en Egypte, en Italie, au Maroc, en Espagne… En 1957, il est à Moscou où il accompagne les participants du Festival mondial de la Jeunesse et des étudiants. Trois ans plus tard, il réalise avec son frère Pierre, un tour de la Méditerranée qui le conduit au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Libye, en Tunisie, en Egypte … De tous ces voyages, il rapporte des milliers de photographies qui nous donnent à voir tout le panorama de sa perception des pays qu’il parcourt, et surtout les habitants qu’il croise et apprend à connaître. Tous ces « trésors cachés et oubliés » ont été fort heureusement sortis de l’ombre et sont actuellement rassemblés en une exposition au Palais Lumière à Evian.

Cette époque très riche en découvertes, est aussi celle où il s’interroge sur la direction à donner à sa vie. Il ne sait quelle profession choisir et il hésite entre ingénieur, géologue, journaliste, dentiste et même curé… Il dira que c’est presque à pile ou face que s’est jouée son inscription à l’Ecole d’ingénieurs de Lausanne…

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Affiche de l’Exposition Léonard Gianadda, d’une image à l’autre - Palais Lumière Evian. Léonard Gianadda est photographié en juillet 1957 à Moscou lors du Festival mondial de la jeunesse et des étudiants

Devenu ingénieur en génie civil un peu par hasard, il s’installe à Martigny où il ouvre un bureau d’ingénieurs avec un camarade d’études, Umberto Guglielmetti. Suivant les traces de son grand père dont il a, à n’en pas douter, hérité son âme de bâtisseur, il se lance dans la construction de maisons, d’immeubles et d’ouvrages d’art à Martigny et ailleurs. Le succès et la réussite sociale sont rapidement au rendez vous. Mais bientôt ce fil invisible qui le rattache à l’univers artistique depuis déjà nombre d’années, va lier irrémédiablement son destin à l’Art.

Au milieu des années 1970, alors que la réputation de son entreprise n’est plus à faire et que les commandes s’enchaînent à un rythme soutenu dans son bureau d’études, il monte un projet de construction d’un immeuble locatif dans sa ville de Martigny, sur un terrain de plus de 6 000 m² dont il est propriétaire. La « tour Belvédère » a déjà pris forme sur le papier, quand, à deux reprises la destinée lui fait face et l’oblige à infléchir le cours de sa vie.

Au printemps 1976 se situe le premier tournant : dès les premiers travaux de terrassement pour aménager le terrain, les ouvriers découvrent les vestiges d’un temple gallo-romain dédié à Mercure.

Martigny, est en effet connue pour avoir été un important centre de commerce à l’époque gallo romaine. Incorporée ensuite à l’Empire romain, l’Empereur Claude y fonde vers 47 une cité romaine, le Forum Claudii Vallensium.

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Martigny - L’amphithéâtre romain

Les fouilles archéologiques ont au fil du temps mis à jour de nombreux vestiges de cette époque, parmi lesquelles des arènes, un amphithéâtre, un sanctuaire dédié à Mithra...

Avec les travaux préliminaires réalisés pour la construction de son immeuble locatif, voilà que Léonard Gianadda fait sortir des entrailles de la terre un nouveau témoignage de ces temps révolus. « Ce n’était pas le Parthénon, » dira-t-il « mais je pensais que c’était tout de même un vestige archéologique intéressant qu’il ne fallait pas détruire » Pourtant, il a alors reçu de la part de l’Etat du Valais le permis de construire son immeuble, ce qui sous-entend le permis de raser les vestiges. Mais cela le chagrine ; il ne peut se résoudre à faire détruire ce temple.

Alors que faire ? Là se situe le second tournant, dramatique celui-ci : le 24 juillet 1976, son frère Pierre a un accident d’avion au retour d’une expédition en Egypte où il est allé chercher des scorpions, des serpents et même un crocodile du Nil avec Jean Garzoni, alors directeur du Vivarium de Lausanne. Pris dans un orage, l’avion doit faire un atterrissage de fortune dans le sud de l’Italie, à Bari. Au cours de cette manœuvre, le petit appareil s’abîme dans des branches d’oliviers, les réservoirs se brisent et il s’en suit un embrasement immédiatement. Six personnes sont à bord. Quatre d’entre elles, dont Pierre, sortent de l’avion par les portes arrières. Mais les deux autres sont toujours à l’intérieur, prisonnières du brasier. Il s’agit du pilote et du passager placé derrière lui. Pierre retourne dans l’avion pour leur porter secours et il est à son tour très grièvement brûlé.

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Pierre Gianadda à Martigny en 1957

Ce jour là, Léonard Gianadda est à Genève ; il rentre d’un voyage à Londres. Immédiatement, il prend un avion pour Rome où son frère a été transporté dans un hôpital par l’aviation militaire italienne, et il s’emploie à le faire rapatrier à Zurich. Malheureusement, une semaine plus tard, le 31 juillet 1976, Pierre décède des suites de ses brûlures. Il avait 38 ans.

Léonard, très proche de son frère, est sous le coup de cette cruelle épreuve. « C’était plus qu’un frère, nous étions de véritables amis. » Et la mort récente de leur mère, tuée dans un accident de voiture alors qu’elle se rendait sur la tombe de son mari, les avait rapprochés encore davantage.

Il décide alors de créer, en lieu et place de son projet de construction d’immeuble, une Fondation qui porte le nom de son frère et symbolise la force qui unit à jamais les deux frères. Les travaux durent deux ans et la fondation est inaugurée le 19 novembre 1978, jour anniversaire de la naissance de Pierre Gianadda. Il aurait eu 40 ans ce jour-là...

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Léonard Gianadda devant le bâtiment de la fondation Pierre Gianadda

A l’origine, la Fondation est une sorte de Mémorial avec l’intention de sauvegarder les vestiges d’un temple antique et de créer un musée archéologique à Martigny pour abriter les importants vestiges archéologiques de la région. Mais, très vite, Léonard Gianadda lui assigne parallèlement un autre but, celui de contribuer à l’essor culturel et touristique de Martigny, et de permettre au plus grand nombre d’accéder à l’Art.

« J’ai ainsi saisi l’occasion - dira Léonard Gianadda - de réaliser, au rez-de-chaussée, ce musée archéologique qui faisait défaut. Mais j’ai souhaité que ce musée soit un lieu vivant, animé, qu’il s’y passe quelque chose et non pas un musée mort qui attend la visite de l’oncle d’Amérique. L’accident de Pierre a été le catalyseur qui m’a poussé à prendre la décision de créer cette Fondation, car en quelques années j’avais vécu trois drames : j’ai perdu mon père en 1973, ma mère l’année suivante et mon frère trois ans plus tard. Je crois qu’il y a aussi, indiscutablement, un sentiment de reconnaissance envers la Suisse, ce pays qui a accueilli ma famille, car je n’oublie pas que mon grand-père était un réfugié économique. Nous avons été reçus dans ce pays qui m’a permis de bâtir la situation qui est la mienne. Mais il y a aussi une part d’égoïsme dans mon choix : me faire plaisir en faisant plaisir »

Le bâtiment de la Fondation est construit en béton armé dans lequel a été incorporé du gravier de Vérone jaune, veiné de rouge qui lui donne une belle couleur de blé doré. Extérieurement il se présente sous l’aspect d’un corps de bâtiment rectangulaire, agrémenté sur chaque face par des constructions secondaires en saillie. A l’intérieur, le public peut, dès l’entrée, embrasser visuellement l’ensemble des espaces, qu’il s’agisse de celui réservé aux collections du musée archéologique ou de ceux où se déroulent les expositions.

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La Fondation Pierre Gianadda à Martigny (Suisse)

L’espace réservé au musée gallo-romain rassemble une belle collection d’objets du 1er au 4è siècle : des offrandes, des monnaies, des stèles, des poteries, des bijoux, des fibules, des armes... Il abrite en outre les célèbres Grands Bronzes d’Octodure découverts en 1883 à Martigny dont la fameuse tête de taureau tricorne.

L’espace des expositions attire quant à lui depuis plus de trente ans des foules de visiteurs qui viennent à la Fondation pour voir, revoir ou s’initier à l’Art de grands maîtres de la sculpture ou de la peinture : Rodin, Lautrec, Braque, Dubuffet, Degas, Staël, Manet, Gauguin, Bonnard, Van Gogh, Berthe Morisot et beaucoup d’autres. A noter que, si la Fondation Pierre Gianadda possède en propre quelques sculptures, elle exclut par contre tout programme d’acquisition de peintures. Son objectif est en effet de créer constamment l’événement en variant au maximum les expositions temporaires (trois à quatre par an), sans monopoliser l’espace disponible par un fonds qui devrait être exploité à longueur d’année.

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Tête de taureau tricorne Musée gallo-romain de la Fondation Pierre Gianadda

Ainsi de juin à novembre 2009, la Fondation Pierre Gianadda a eu le privilège d’exposer pour la deuxième fois des œuvres du Musée Pouchkine de Moscou. Cet évènement a permis de rassembler plus de cinquante chefs d’œuvres, notamment de Corot, Cézanne, Courbet, Degas, Derain, Gauguin, Manet, Matisse, Renoir, Rousseau, Van Gogh, Picasso… Depuis le 3 décembre 2009 et jusqu’au 13 juin 2010, c’est la Galerie Nationale Tretiakov de Moscou qui prête soixante icônes russes rares et précieuses datant du XIVème au XVIIIème siècles pour une exposition intitulée Images saintes.

Dans ces lieux de culture, la musique n’est pas absente : chaque année des concerts prestigieux sont donnés par des artistes exceptionnels. Ainsi, Cecilia Bartoli ou Ruggero Raimondi, y donnent chaque année un ou plusieurs récitals. Et des interprètes de renommée internationale y ont aussi été accueillis, en particulier Barbara Hendricks, Teresa Berganza, Yehudi Menuhin, Mstislav Rostropovitch, Vladimir Ashkenazy, Isaac Stern, Maurice André, les Solisti Veneti, le Royal Philharmonic Orchestra de Londres...

Cet ensemble est complété par un remarquable Musée de l’automobile qui renferme des voitures rares, anciennes, toutes en état de marche, dont certains modèles uniques au monde : la Delaunay-Belleville du tsar Nicolas II de Russie, une Rolls Royce « Silver Ghost », une Stanley à vapeur, une Pic-Pic 1912 type F12 et une autre Pic-Pic de 1906. Au total, on ne dénombre pas moins de 41 voitures anciennes, datant de 1887 à 1939.

A l’extérieur des bâtiments, un parc ombragé, ponctué de plans d’eau, permet aux visiteurs de flâner pour admirer de près les statues prestigieuses qui y sont érigées : on y trouve des oeuvres de Rodin, Arp, Brancusi, Maillol, Miro, Arp, Moore, Ernst, César, Richier, Calder, Dubuffet, Poncet, Niki de Saint Phalle …

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Affiche de l’Exposition Galerie Nationale Tretiakov de Moscou IMAGES SAINTES à la Fondation Pierre Gianadda
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Affiche de l’Exposition Musée Pouchkine à Moscou De COURBET A PICASSO à la Fondation Pierre Gianadda

Enfin, il faut aussi mentionner que Léonard Gianadda et sa Fondation font acte de mécénat, en participant notamment à des acquisitions d’œuvres dans les musées de France et d’ailleurs, mais également en finançant la restauration d’œuvres ou encore en dotant de sculptures tous les ronds-points de sa ville de Martigny.

Depuis son ouverture, la Fondation Pierre Gianadda a vu son succès et sa renommée croître constamment. Elle reçoit des visiteurs du monde entier. Léonard Gianadda a d’ailleurs été élu, en 1988, le « Suisse de l’année », une distinction qui a été suivie de nombreuses autres, en particulier : Chevalier de l’Ordre national du Mérite de la République française et Commendatore de la République italienne (1990), Membre correspondant de l’Institut de France - Académie des beaux-arts (1993), Chevalier de la Légion d’Honneur (1995), Prix 1996 du Rayonnement Français, Officier des Arts et des Lettres (1997).

Le 4 juin 2003, il a été reçu sous la Coupole de l’Académie Française des Beaux-Arts comme membre associé étranger. Son épée d’académicien, signée par l’artiste suisse Hans Erni lui a été remise par le Ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon.

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Léonard Gianadda en habit d’Académicien

Elle arbore le taureau romain, tricorne, qui est le symbole de la Fondation Pierre Gianadda. Léonard Gianadda occupe le fauteuil de l’historien et critique d’art Federico Zeri, décédé en 1998. Parmi les membres associés étrangers figurent notamment le cinéaste Andrzeij Wajda, l’architecte Leoh Ming Pei, le violoncelliste Mstislav Rostropovitch ou Sir Peter Ustinov.

Léonard Gianadda occupe aussi un siège d’administrateur au musée Rodin de Paris, au musée Toulouse-Lautrec à Albi et à la Fondation Balthus à Rossinière en Suisse.

Depuis qu’il est à la tête de la Fondation, Léonard Gianadda vit à 100 à l’heure. Toujours entre deux avions, toujours en voyage aux quatre coins du monde. Peut-être manque-t-il de temps libre, mais au moins a-t-il réalisé ses rêves à travers sa Fondation :

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« La Fondation Pierre Gianadda n’est pas intimidante. On n’y va pas en baissant la tête et on peut y rentrer sans subir d’examen. Parmi les millions de visiteurs que nous avons accueillis depuis son ouverture, beaucoup n’avaient jamais vu une exposition Van Gogh. Mais comment peut-on aimer l’art de notre temps sans avoir jamais vu un tableau de Van Gogh ? L’art est précieux, et certains croient qu’il est précieux parce qu’il n’appartient qu’à quelques élus. L’art est précieux pour tout le monde. »

La Gazette des Arts n°10 Février/Mars 2010

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