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Arnaud d’Hauterives ; peintre de l’imaginaire


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Premier grand prix de Rome à 24 ans, académicien dès sa cinquantaine, élu secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts en 1996 : ces trois titres illustrent la brillante carrière du peintre de la Marine Arnaud d’Hauterives mais ne permettent pas de comprendre ce qui fait de son œuvre un ensemble profondément original. C’est ce destin « suspendu au bonheur de peindre » (1) que nous voulons raconter ici, dans une brève évocation de la vie et de l’œuvre de ce créateur dont les tableaux forment comme une symphonie à la fois mélancolique et mystérieuse.

Issu d’une famille qui passa près d’un siècle sur le continent américain, Arnaud d’Hauterives en gardera le goût des voyages et de l’aventure. Il naît le 26 février 1933, dans le petit village de Braine, au cœur du département de l’Aisne, dévasté par la première guerre mondiale. Sa mère remarque vite ses dons en dessin et l’encourage à s’inscrire à l’Ecole des Beaux-Arts de Reims où sa vocation va se confirmer.

Admis à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris en 1955, il se forme dans l’atelier de Raymond Legueult (1898-1971), membre d’un groupe de peintres connus sous le nom de « peintres de la réalité poétique ». Son talent lui vaut d’être reçu Premier Grand prix de Rome dès 1957. Il séjourne à la Villa Médicis de 1958 à 1961 et continue son exploration des cultures méditerranéennes en Espagne, à la Villa Velasquez à Madrid dont il est l’hôte de 1964 à 1966.

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Les filles du feu

Fasciné par les grands espaces, Arnaud d’Hauterives s’est passionné très tôt pour les voyages. Parcourant le monde des Amériques à l’Afrique et à l’Asie, il s’est aventuré dans les contrées les plus hostiles explorant déserts et forêts vierges. En Sibérie, au Cameroun, au Népal, il a poursuivi ses tentatives de sonder les secrets de notre terre. Etait-ce une quête de spiritualité ? Sans doute, mais dans ses rencontres multiples avec d’autres peuples, d’autres civilisations, Arnaud d’Hauterives a su montrer que l’art ne connaît que des civilisations fraternelles.

Le dialogue avec les cultures du monde, l’exploration de formes artistiques nouvelles, directement inspirées par la nature et par la vie quotidienne de ces populations si éloignées de nos conceptions occidentales ont donné aux travaux de ce peintre si français un écho profondément original à ce que nous appelons aujourd’hui les « Arts Premiers ».

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Les fleurs papillons

Au-delà des terres émergées, l’artiste passionné par la mer aurait pu faire sienne cette injonction de Baudelaire dont il est proche à bien des égards : « Homme libre, toujours tu chériras la mer »
Tout naturellement, il devient en 1981, peintre officiel de la Marine.

Arnaud d’Hauterives ne se recommande d’aucun mouvement, ni d’aucune mode. On pourrait qualifier sa peinture de romantique en ce sens qu’elle fait appel à la sensibilité, à la spiritualité, à l’intimité, mais elle est également moderne. Ni réaliste ni surréaliste, son oeuvre qui s’affranchit du monde et de l’espace est en quelque sorte hors du temps.
Cependant il est contemporain car vivant parmi nous.

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La Gerboise

L’œuvre d’Arnaud d’Hauterives est particulière car, plus que pour un autre artiste peut-être, elle révèle sa sensibilité, faite de souvenirs puisés au plus profond de sa mémoire depuis l’enfance, d’expériences enrichies de rencontres lors de ses voyages autour du monde et d’enseignements auprès des plus grands artistes comme Balthus (2) dont il fut l’ami.

Son inspiration se nourrit de nombreuses références à la littérature et tout particulièrement au monde de la poésie. Passionné par Baudelaire, il dira dans un discours prononcé le 20 novembre 2002, lors de la séance publique annuelle de l’Académie des Beaux-Arts : « … Nous partageons peut-être, sans le savoir vraiment, une conception baudelairienne de la peinture… ».

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Les oiseaux de nuit

Baudelaire, critique d’art, défenseur de peintres rejetés car incompris par la société de leur époque -comme Eugène Delacroix et plus tard les impressionnistes- , a donné de l’artiste une définition qui s’applique en tout point à Arnaud d’Hauterives : « L’artiste, le vrai artiste, le vrai poète ne doit peindre que selon qu’il voit et qu’il sent. Il doit être réellement fidèle à sa propre nature ».

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La sieste à Trébizonde

Peintre de paysages marins mais surtout de figures de femmes, la composition de ses tableaux est plus complexe qu’il n’y paraît au premier regard, elle ne se limite pas à une simple narration ; elle invite le spectateur à s’évader au delà du monde visible de telle sorte que l’imagination prend le pas sur le réel.

On comprend aisément qu’Arnaud d’Hauterives ait choisi d’illustrer les Paradis artificiels ou encore les Fleurs du mal qui constituent les œuvres maîtresses du poète (3).

L’œuvre d’Arnaud d’Hauterives est incontestablement marquée par un esprit que l’on peut qualifier de « Baudelairien » où fantasme et imagination confèrent toute sa force au sujet. Nous sommes dans un monde de poésie où le rêve a toute sa place « … car c’est par le rêve que l’homme communique avec le monde ténébreux dont il est environné » ( Baudelaire, les Paradis artificiels).

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La phalène

Il ne faut y voir aucun déterminisme mais une sorte d’appel à l’évasion permettant de s’abstraire de la réalité. N’est elle pas une « invitation au voyage » qui emporte le visiteur vers des horizons lointains indéfinissables, des paradis imaginaires, perdus à jamais « Là tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». (Baudelaire-Les Fleurs du mal).

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Le canapé violet

Cependant ne nous y trompons pas, il ne s’agit que d’une apparence, le monde d’Arnaud d’Hauterives n’est en rien paisible, il est mystérieux, au delà du visible se cache l’invisible, l’inconnu, qui inquiète et qui fait peur. Comme son ami Balthus, il a le don de transformer une scène de la vie quotidienne en apparence anodine en une évocation trouble voire menaçante : un chat ( animal également largement présent dans l’œuvre de Balthus), épie sournoisement, témoin silencieux et immobile, à la fois familier et énigmatique ou encore un bouquet de fleurs aux aguets, loin de rassurer le visiteur, donnent à l’ensemble une tonalité étrange.

Dans cet univers insolite, sans dimension précise, intemporel, emprunté à l’on ne sait quelle improbable contrée, l’esprit erre comme guidé par d’invisibles fantômes. La lumière où plus exactement l’absence de lumière tant elle est chichement distribuée, constitue l’une des particularités des peintures de l’artiste ; il est un adepte des contre jours, il affectionne la pénombre, ce qui confère à ses tableaux une densité opaque, une atmosphère pesante, sombre, où l’éclairage trop vif est banni.

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Les Veuves

Les tableaux d’Arnaud d’Hauterives faits de contrastes, de clair et d’obscur, renvoient à des émotions, à des perceptions qui s’opposent. Ils expriment sous une autre forme plus visuelle, les tourments du poète maudit, cette dualité qui caractérise la misère de l’homme condamné à mener un combat sans issue entre le corps et l’esprit, le vice et la vertu, le bien et le mal, la vie et la mort. « Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie » (4)

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La devinette

A l’image de Baudelaire, la femme qui incarne cette dualité est omniprésente dans l’œuvre d’Arnaud d’Hauterives qui en fait l’un de ses sujets de prédilection.

Idéalisées, inaccessibles, insondables telles un sphinx, ces femmes semblent s’abandonner au repos alors que cependant le danger est bien présent, insidieux. la tension est presque palpable sous une apparente sérénité. Anges ou démons, « Enfer ou ciel » nul ne sait, elles surgissent dans un espace indéfini et trouble telles des silhouettes aux contours incertains, à peine éclairées par de simples lueurs enveloppant leurs formes qui se perdent dans le fond du tableau. Elles s’exposent autant qu’elles se dérobent, elles se livrent mais seulement en partie, faussement déshabillées, à la fois innocentes et perverses, beautés distantes, incarnation du bien et du mal, leurs appas, ne seraient ils pas autant de pièges destinés à perdre leur victime ?

L’érotisme est bien présent, cependant il ne fait en rien obstacle à la féminité qui transparaît sous la chair nue, les corps alanguis sur des sofas moelleux ou des jambes fuselées gainées de noir qui disparaissent sous la fine dentelle d’un court jupon . Il se dégage de ces tableaux un parfum de passions, de désirs inassouvis, de fantasmes et de transgression aussi.

Ces femmes aux allures de déesses sont à la fois belles et provocantes, attirantes et dangereuses, elles fascinent et

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Virgilius

invitent le visiteur à se perdre dans les eaux troubles de leurs yeux délicatement ourlés. La magie opère et le visiteur ne peut que succomber, vaincu, sous le charme de ces nymphes aux yeux de braise. « O beauté, ton regard infernal et divin, verse confusément le bienfait et le crime » (5) . Il y aurait beaucoup à dire sur leur regard dont l’absence d’expression nous interpelle, il attire autant qu’il maintient à distance, résolument tourné au loin « vers l’horizon des mers », vers des contrées énigmatiques ; il est à l’image du monde représenté par Arnaud d’Hauterives, impénétrable, secret, inquiétant aussi, il ouvre sur des perspectives qui donnent le vertige mais dans lesquelles on a néanmoins envie de s’aventurer .

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Le goura

Les tableaux d’Arnaud d’Hauterives nous conduisent incontestablement à rêver, ils nous transportent au delà du réel, du sujet et de la forme, vers un autre monde insondable et mystérieux. Ils nous invitent aussi et surtout à nous interroger sur ce qui constitue l’essence même de notre existence.

Ici où là, une frondaison ou un coin de ciel bleu nous rappellent qu’il y aussi des raisons d’espérer.

L’œuvre de cet académicien est tout entière contenue dans ces vers :

« Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité

Vaste comme la nuit et la clarté

Les parfums les couleurs et les sons se répondent » (6) .

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Africana

Son oeuvre personnelle n’a pas détourné Arnaud d’Hauterives d’un service à la collectivité. Conservateur du musée Marmottan-Monet de 1988 à 1996, il a assumé la direction de cet établissement jusqu’en 2000, s’employant à développer ce lieu riche de la plus grande collection mondiale des peintures de Claude Monet .

Président de la Société des artistes français pendant près de dix ans (1982-1991), il en est devenu le Président d’honneur. Appelé à la Présidence de la société internationale des Beaux-Arts, cet artiste engagé dans son siècle a vu ses mérites exceptionnels reconnus ainsi qu’en témoignent ses nombreuses distinctions honorifiques : Commandeur de la Légion d’honneur et des Arts et Lettres , Officier des Palmes académiques et de l’ordre national du Mérite …

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America

Vice – président de l’Institut de France en 1987, 1991 et 1995, il y a assuré la présidence de la commission des Beaux-Arts. Son engagement dans les activités de l’Académie des Beaux-Arts où il assuma une très active vice-présidence en 1986, 1990, 1994, lui ont naturellement valu la confiance de ses pairs et une élection au poste de Secrétaire Perpétuel, le 2 octobre 1996.

Principales peintures :

Le Port de Gênes (1959), Les Oiseaux (1959), Paysage du Morvan (1963), Torero mort (1966), Les filles du feu (1967 ; 165 x 340 cm), Les Oiseaux de nuit (1970 ; 192 x 262 cm), Les Veuves (1970 ; 97 x 195 cm), Les fleurs papillons (1973 ; 130 x 89 cm), Le Goura (1973 ; 162 x 97 cm), Le châle indien, (1974 ; 195x130 cm), Les amies (1976), La gerboise (1977 ; 197 x 97 cm), L’ombre (1978 ; 135 x 135 cm), Le jardin des délices (1983), Le canapé violet (1967/1984 ; 200 x 200 cm), Africana (1985 ; 195 x 97 cm), Ciel (1985), Le ciel se couvre (1986 ; 114 x 195 cm), L’esseulée (1987), L’armoire aux souvenirs (1987) …

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Le Châle indien

Illustrations

Charles Baudelaire (Les fleurs du Mal, Les Paradis artificiels, Les journaux intimes), Le lion vert , Cosmos II, Don Juan, Les beautés de l’Europe …

Participant régulier du Salon des artistes français qu’il présida dans les années 60, il a aussi été à la rencontre de son public dans les présentations des Peintres témoins de leur temps.
Artiste de dimension internationale, Arnaud d’Hauterives expose et dans le monde entier :

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Kristinechkaya

en France : Galerie Henriette Gomes (Paris, 1963, 1967), Galerie Maurice Garnier (1975), Galerie de Paris ( 1977), Château de Vascoeuil (1990), Musée de Chalon-sur-Saône (1992), Galerie Saint-Hubert (Lyon, 1992), Espace Cardin –« Aujourd’hui l’Académie des Beaux-Arts » (Paris, 1995), Galerie Malaval, L’Académie des Beaux-Arts (Lyon 1997), Château d’O, Dessins de l’Académie des Beaux-Arts (Montpellier, 1997), Chapelle des Jésuites, (Chaumont, 1998), Galerie Mouvances ( Paris, 1998), Théâtre des Variétés (Paris, 2005), Le chevalet de Touraine (Tours, 2005).
à l’étranger : Afrique du Sud (Johannesburg), Allemagne (Francfort, Nuremberg 1977, Hambourg, Galerie Mensch, 1981), Belgique (Galerie « L’homme qui rit », Bruxelles,1993), Brésil ( Rio de Janeiro,1982), Chine (Pékin, Canton, 1984), Espagne (Bibliothèque Nationale, Madrid,1965), Géorgie (Tbilissi ,1986), Italie (Galleria Jardin des Arts, Rome,1960), Japon ( Galerie Mona, Tokyo, 1992), Russie (Moscou), Taiwan (Galerie Dimension, Taipeh, 1992), USA (Galerie Juarez, Palm Beach, 1962, Musée de Dallas, 1996).
En 2006, il a reçu le Grand Prix et la médaille du Fuji Art Museum à Tokyo.

Ses peintures sont présentes dans les musées en France ( Paris, Musées de la Marine, Fontainebleau et Châlons-sur-Saône) et à l’étranger, notamment aux Etats - Unis (musée des Beaux-Arts à la Nouvelle-Orléans). Elles figurent également dans les collections privées du monde entier (Afrique du Sud, Allemagne, Australie, Belgique, Brésil, Canada, Colombie, Côte d’Ivoire, Gabon, Kenya, Suède).

1. Pour reprendre une formule de son confrère de l’Académie, Pierre Dehaye.

2. Ils se lièrent à la Villa Médicis. Balthasar Klossowski de Rola, peintre français d’origine polonaise plus connu sous le nom de « Balthus », assura en effet la direction de cette institution de 1960 à 1977 où il avait été nommé par André Malraux.

3. Une première édition des Fleurs du mal comportant 100 poèmes répartis en cinq sections paraît en 1857. L’édition définitive comprenant 6 sections sera publiée après la mort de Baudelaire en 1868.

4. Baudelaire -Les Fleurs du mal ; Spleen et idéal.

5. Baudelaire – Les Fleurs du mal, Hymne à la beauté.

6. Baudelaire- Correspondances

Gazette des Arts n.5 ; Octobre-Novembre 2008

PDF - 6.8 Mo
Art et B. n.63 (Mai 2009)

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